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Cédric Filet
«Nous allons créer un observatoire des compétences»

Par Cédric Gouverneur - Publié en novembre 2020
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Depuis 2005, la société de recrutement Aldelia a mis en relation 55000 Africains avec des entreprises. En avril, son fondateur a lancé Areeba Jobs, première plate-forme de matching professionnel sur le continent. Il nous livre ses impressions sur la reprise postpandémique, la future zone de libre-échange continentale et le marché de l’emploi.

AM: Quelles raisons ont motivé le lancement de votre site Internet, areebajobs.com?

Cédric Filet: Chaque année, 20 millions de personnes rejoignent les rangs des demandeurs d’emploi en Afrique. C’est 1,6 million par mois, 80000 par jour, 10000 par heure travaillée. En comparaison, les 55000 personnes qui ont trouvé du travail grâce à Aldelia en quinze ans ne représentent même pas une journée en matière de besoins de création d’emploi! Nous recevions tous les jours de plus en plus de CV, sans la possibilité de les traiter équitablement. Les talents se plaignaient de ne pas avoir accès aux opportunités internationales, panafricaines et nationales. Et les sociétés de ne pas savoir où trouver les talents locaux! Avec la création d’Areeba Jobs, ceux-ci ont accès à des opportunités d’emploi, et les sociétés à des candidats. Nous pouvons ainsi développer la visibilité et l’employabilité de ces derniers. Nous allons créer un observatoire des compétences, analyser les compétences présentes et requises, analyser les gaps, puis les combler via la formation. Des partenariats sont en train d’être noués, notamment dans la tech avec IBM et HP. Alibaba nous a d’ailleurs identifiés comme African Digital Leader en 2019. À noter que les groupes chinois, s’ils travaillent effectivement avec beaucoup de main-d’œuvre provenant de leur pays, engagent de plus en plus d’employés africains.

Comment mieux adapter les formations des jeunes aux marchés?

Nous souhaitons identifier sur le terrain les besoins en compétences, en comparant les existantes aux requises. Nous faisons cette étude à différentes échelles (communauté, ville, pays, pays limitrophes) et analysons si nous devons aller les chercher sur d’autres continents. Nous pouvons mettre en place des formations afin d’améliorer les compétences sur le terrain. C’est en faisant communiquer l’ensemble des maillons de la chaîne que nous arriverons à intégrer les universités, les centres de formation, les États et les entreprises pour le bon développement de la formation des jeunes.

Quels sont les secteurs d’avenir?

Tous les secteurs ont un avenir sur le continent! La tech, l’agrobusiness, la logistique, la santé, l’enseignement, les énergies, les infrastructures, la construction, l’industrie, la banque… Tout est en ébullition, tout est en croissance. Je rentre de Côte d’Ivoire, et le potentiel du continent est énorme, ça bouillonne dans tous les sens, ça déborde de vie! Je citerai également le Ghana, le Mozambique, le Nigeria, l’Ouganda, le Sénégal, où des projets s’y développent dans tous les domaines.

Qu’attendez-vous de la mise en place de la Zleca, prévue en janvier 2021?

La zone de libre-échange continentale africaine va révolutionner l’économie, les transports, les échanges. Jusque-là, le développement se faisait de manière nationale, parfois régionale, essentiellement pour des projets d’infrastructures. Avec cette zone de libre-échange, les talents, les compétences, les idées, les projets se feront à l’échelle continentale. Chez Aldelia, nous commençons déjà à travailler avec des clients sur la base de clusters, qui peuvent être organisés par régions (Afriques de l’Ouest, de l’Est, australe…) ou par langues (français, anglais, portugais). Nous raisonnons moins nationalement, et plus régionalement.

Les conséquences du Covid-19 sont cataclysmiques pour l’économie. Comment peut-on faciliter au mieux la reprise?

Depuis le mois de mars, Aldelia a recruté près de 400 personnes: moins que prévu, mais beaucoup plus que ce que nous avons pu faire en Europe. Les pays du continent s’étant refermés tôt sur eux-mêmes, ils ont pu maintenir leur activité. La grande catastrophe annoncée, notamment au niveau du secteur informel, ne s’est pas produite. Pour faciliter la reprise, il va falloir rouvrir les frontières, mettre en place des process qui, à mon sens, sont déjà actifs en Afrique: les gestes barrières sont par exemple respectés. Les pays ont conscience du danger et pris les décisions nécessaires. Tout est maintenant prêt pour une reprise rapide de l’activité à grande échelle. Les projets redémarrent d’eux-mêmes, les sociétés qui ont attendu que la crise se passe ont pu reprendre leurs activités. On a vu qu’en cas de crise sanitaire, les expatriés ne peuvent plus voyager: il faut donc favoriser les talents nationaux, les former, analyser les besoins en matière de compétences et travailler pour combler le manque: c’est une occasion unique pour développer les compétences nationales.

Sous quelles conditions les jeunes diplômés issus de la diaspora en Europe sont-ils disposés à revenir travailler en Afrique?

De plus en plus de talents issus de la diaspora en Europe ou aux États-Unis vont chercher à rentrer en Afrique, et ce phénomène va s’accélérer. Il y a dix ans, revenir était considéré et perçu comme un échec. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, bien au contraire! Les jeunes veulent avoir un impact, rendre ce qu’ils ont reçu, partager leurs compétences, leurs connaissances. Ils ont compris qu’il y avait bien plus de potentiel en Afrique qu’en Europe, avec des croissances de 5 %, 6 %, 7 %, voire 9 % – comparés à 0,5 %, 1 %, 1,25 %… Au Ghana, Areeba Jobs travaille avec le gouvernement afin d’identifier des profils qui aimeraient rentrer. Et sur des projets de migration circulaire avec l’Union européenne, afin de recruter des profils africains. Ils sont amenés à travailler pour des sociétés européennes, à distance ou sur le continent. Et vont être formés en Europe pour rentrer et prendre des postes à responsabilité, remplacer des postes d’expatriés, créer ou développer l’activité d’entreprises européennes en Afrique. La diaspora a un grand rôle à jouer dans son développement, mais aussi dans celui du continent européen: que nous le voulions ou non, nos avenirs sont étroitement liés. 

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