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Ce que j'ai appris

« Général Rebelle »
Jupiter Bokondji

Par Astrid Krivian - Publié en novembre 2020
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« On m’a investi d’une mission : diffuser des messages à travers mon art. » FLORENT DE LA TULLAYE

 La musique du « général rebelle » est un cocktail jubilatoire de rythmes congolais, de rock et de funk. Dans son nouveau titre, « Na Kozonga », le musicien chante le culte de ses ancêtres avec le groupe Okwess.

Enfant, je suis tombé dans la marmite du mystère. Ma grand-mère guérisseuse m’emmenait en forêt avec les Pygmées. Elle préparait une concoction de plantes pour soigner les malades. Autour du feu, les gens dansaient au rythme des tam-tam. On m’a investi d’une mission : diffuser des messages à travers la musique.

J’ai vécu à Berlin-Est dans les années 1970, en pleine guerre froide. Mon père diplomate y avait été muté. Chaque matin, je passais le checkpoint pour rejoindre l’école de l’autre côté du mur. Nous étions sans doute les premiers Africains à arriver dans cette contrée. Les enfants disaient à leur mère : « Regarde le nègre ! » Mais moi qui viens d’Afrique, je traverse le mur, tandis que vous, vous ne pouvez pas, alors que c’est votre pays !

Quand nous sommes revenus à Kinshasa, mon père voulait que je poursuive mes études. J’étais pour lui un voyou délinquant, parce que je faisais de la musique. Je lui répondais : « Je suis un voyou philosophe ! » J’ai quitté le bercail, je jouais des percussions dans les cérémonies mortuaires. Kinshasa était le poumon des 450 ethnies du pays, dont chacune a une sous-ethnie. J’ai fait mon université musicale en écoutant ces rythmes traditionnels. On ne parlait que de la rumba, alors qu’il y a une diversité culturelle immense, inépuisable !

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« Na Kozonga », Jupiter & Okwess, Zamora Label/Modulor.

Avec « Na Kozonga », je revisite une chanson du groupe allemand Nighttrain, reprise ensuite par Boney M. Je chante qu’un jour, je rentrerai chez moi, où je suis né. Métaphore de la profondeur infinie, la sirène nous emporte au-delà. La mort, c’est la paix. Les gens matérialistes en ont peur, mais moi, je suis mystique. Pourquoi craindre la mort alors qu’elle est la jumelle de la vie ? J’ai mon propre Dieu, Nzakomba, incarné par mes ancêtres. Le Dieu des Blancs a un fils, mais nous, on s’adresse directement à Lui. Et je ne le prie pas, je lui hurle dessus !​​​​​​​

En faisant le tour du monde, j’ai compris que la souffrance n’était pas seulement congolaise. Aux États-Unis, des SDF mendient et dorment devant la Maison-Blanche. Je voulais prendre des photos pour en témoigner, mais les policiers m’ont chassé. Mes textes dénoncent l’injustice universelle. Je demande qu’on bâtisse un monde nouveau, pas matériel mais spirituel. Et surtout de protéger la Terre, notre mère.

Avec leurs tracés des frontières, les Occidentaux ont décrété que j’étais congolais. Mais je suis de l’ethnie mongo. Mon pays n’est pas mon pays : c’est celui des multinationales, qui exploitent ses richesses. Il est dans la même situation qu’en 1885 quand le roi belge Léopold II se l’est approprié. Je vis entre Kinshasa et Paris, je ne quitterai jamais mon pays pour devenir français. Ce sont mes racines. La nature et Dieu ont décidé que je naîtrais sur cette terre, je ne peux pas contrarier cette loi.

On m’attribue divers surnoms : le Général rebelle, le Vrai Tintin du Congo, le Monument vivant, l’Homme des Blancs et des Noirs, l’Espoir de la jeunesse… Sans doute parce que je suis différent. Déjà, je ne suis pas sapé comme les Kinois : je suis en babouches, comme au village, et j’aime ça. Par mes textes, ma musique, ma façon de vivre, ma vision, j’apporte une nouveauté. J’agis toujours à l’opposé des gens. À mes débuts, ils ne comprenaient pas mon art. Aujourd’hui, ils constatent que j’étais très en avance !

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