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Rencontre

Hassan Hajjaj prend la pose

Par Fouzia Marouf - Publié en décembre 2020
JENNY FREMONT

Surnommé le Andy Warhol du Maroc, le photographe autodidacte met à l’honneur l’art de la récupération et signe des portraits pop et audacieux qui ont conquis les publics du monde entier. Après sa rétrospective à la Maison européenne de la photographie en 2019, l’artiste est de retour à Paris dans l’exposition « Colors of Africa ».

La voix est lente et soyeuse, ponctuée de rires au passage. Hassan Hajjaj, considéré comme le roi du pop art marocain, se confie avec aisance dans la langue de Shakespeare. Les portraits colorés de ce photographe à l’univers singulier ont fait le tour du monde. Il a séduit les plus grands collectionneurs et conquis les plus prestigieuses institutions : le musée d’art contemporain de Los Angeles, le Victoria and Albert Museum, à Londres, ou encore le Brooklyn Museum, à New York. Depuis un an, il multiplie les rétrospectives : en 2019, son œuvre a fleuri à l’espace monumental de la Maison européenne de la photographie, suscitant un succès retentissant auprès de la profession, du public et de la critique, et en 2020 ont suivi deux rétrospectives, à Bristol et à Séoul, mettant en lumière ses œuvres encadrées de boîtes de conserve – hommage à un Maroc populaire qui recycle sans compter. Hassan s’attache à mettre en scène ses amis, ses voisins qui vivent au rythme battant de la mythique cité ocre, Marrakech, tout en bousculant les codes de la photographie africaine – comme les précurseurs maliens, Malick Sidibé et Seydou Keita. Né en 1961 à Larache, dans le nord du Maroc, et habitant Londres depuis 1973, l’artiste a fait de sa double culture le moteur de son œuvre. Incarnant un entre-deux, cet autodidacte surnommé le « Andy Warhol marocain » – et Andy Wahloo par son ami, le chanteur Rachid Taha – vit et travaille entre Marrakech et la capitale britannique. Aussi bien designer que vidéaste ou photographe, cet artiste complet féru de world music porte également la casquette de DJ. En grandissant à Londres, il approche la scène artistique anglaise et underground, assiste des amis designers en filmant leurs défilés et se passionne pour le huitième art. À côté de ses photographies en noir et blanc ou en couleur, il crée aussi du mobilier, des tapis et des vêtements. Les travaux de cet alchimiste hors pair mixent, détournent les influences esthétiques, logos et objets du quotidien, comme la traditionnelle djellaba, les incontournables babouches ou l’éternelle théière. Son œuvre favorite ? Kesh Angels, une série de photos de femmes vêtues de djellabas et de babouches Louis Vuitton sur des motos, entourées d’un cadre de produits de consommation courante. Mais ne lui demandez pas quel portrait il préfère : « Ce sont tous mes enfants, je suis incapable de choisir », lâche-t-il sans hésiter. Revendiquant son africanité depuis ses débuts, il participe à l’exposition parisienne « Colors of Africa », à la 193 Gallery, jusqu’au 10 janvier (et actuellement accessible en 3D sur le site 193gallery.com), aux côtés de quatre autres photographes d’Afrique francophone et anglophone : la Kényane Thandiwe Muriu, le Burkinabé Nyaba Ouedraogo, le Ghanéen Derrick Ofusu Boateng et le Nigérian Ebuka Michael. N’accordant que de rares interviews, il a accepté de faire une pause pour Afrique Magazine.

AM : Vous vous sentez profondément londonien, marocain et africain…

Hassan Hajjaj : Absolument. Je pense qu’au-delà du fait que les frontières puissent diviser les gens et impacter la perception que l’on a du monde, voyager est la meilleure des ouvertures à autrui. Je suis amené à énormément bouger, je rencontre beaucoup de monde et je constate que nous avons tous de nombreux points communs. Que nous soyons africains, asiatiques ou autre, nous sommes avant tout et simplement humains. Mais nous sommes évidemment les produits de notre environnement, où que nous soyons. Nous sommes les fruits de nos racines, de notre éducation, de nos relations et de tout ce qui nous entoure. Et je me sens particulièrement privilégié d’avoir un large spectre, une réelle ouverture sur le monde en voyageant, car je rencontre constamment des gens qui sont issus des quatre coins de la planète.

Vous participez en ce moment à l’exposition collective « Colors of Africa ». Elle réunit cinq photographes d’Afrique francophone et anglophone : Thandiwe Muriu, du Kenya, Nyaba Ouedraogo, du Burkina Faso, les jeunes Derrick Ofusu Boateng, du Ghana, et Ebuka Michael, du Nigeria, ainsi que vous-même, pour le Maroc. C’était important pour vous ?

Bien sûr ! Je suis très heureux que l’art du continent suscite un regain d’intérêt auprès de tous les publics et de la part de la profession.Cette exposition fédère de grands artistes originaires de pays différents, et je suis convaincu qu’il y en a encore tant d’autres à découvrir sur le continent et à mettre en lumière. J’aime l’énergie et le talent de César Lévy, le directeur de cet espace parisien. C’est un jeune galeriste qui n’est pas uniquement un businessman. Il a une vraie sensibilité qui s’exprime à travers sa ligne artistique. Il me surprend toujours par sa vision et ses nouvelles propositions. Je me réjouis d’être aux côtés d’artistes à la fois francophones et anglophones, aux influences variées. C’est important pour moi de représenter l’Afrique du Nord, et le fait que nous soyons unis pour un seul continent.

Vous êtes considéré comme le fer de lance du pop art marocain. Parlez-nous de la prédominance de la couleur dans votre œuvre.

J’avoue qu’en ce moment, j’aime énormément la photographie en noir et blanc. Mais il est vrai que mes photos très colorées ont suscité davantage d’intérêt que celles réalisées en noir et blanc. D’emblée, elles ont eu un vif succès. La couleur est indéniablement liée à une caractéristique forte de mon œuvre, un signe dès lors emblématique, que l’on reconnaît instantanément. J’ai recours à la couleur car c’est un élément important qui me permet de réaliser une forme de documentation à propos des couleurs au Maroc. Si vous vous y rendez, vous pourrez le constater. Quand je suis arrivé en Angleterre avec ma famille alors que j’étais encore adolescent, j’ai eu l’impression d’être passé d’un film technicolor au Maroc à un film en noir et blanc à Londres. J’étais profondément triste.

En effet, vous êtes né à Larache, ville du nord marocain, puis très jeune, vous avez emménagé dans la capitale britannique.

J’ai effectivement grandi à Larache, puis à l’âge de 12 ans, je suis allé vivre à Londres avec mes parents et mes frères et sœurs. J’ai la chance d’avoir une famille exceptionnelle, et c’était extraordinaire d’être tous ensemble, mais il était difficile de m’y retrouver entre ces deux cultures, plus particulièrement dans les années 1970 et 1980. Je ne peux pas dire que nous nous soyons sentis les bienvenus. Les années passant, avec mes amis, nous voulions créer des espaces qui nous renvoyaient à ce que nous étions. En grandissant à Londres, je me suis rapproché de la scène artistique anglaise : en assistant des amis designers ou en filmant leurs défilés, cela m’a amené à m’initier à la photographie et à la création de meubles. Quand vous créez, vous devenez une nouvelle personne.

Quand avez-vous considéré que la photographie pouvait devenir votre métier ?

Pendant longtemps, je ne pensais pas qu’elle deviendrait un travail à part entière, mais je photographiais sans cesse. En faire mon métier a été un processus très lent. Je suppose que le fait de multiplier les séances photo et les réalisations de clips vidéo m’a démontré que cela pouvait devenir ma principale activité. Finalement, l’acceptation est venue lorsque la curatrice Rose Issa m’a poussé dans le monde de l’art. Aujourd’hui, je sais que je suis privilégié d’exercer mon art, j’ai toujours aimé les voyages. Et la plupart de mes œuvres me ramènent à l’un d’entre eux.

Comment est née l’idée de rendre hommage à la cuisine marocaine avec vos grosses boîtes aux tonalités vives, pastel ? Celles-ci font référence aux divers plats traditionnels et populaires avec leur nom en darija (dialecte marocain), comme l’harira (soupe), l’hdess (lentilles), etc.

J’adore la cuisine ! Que puis-je ajouter d’autre, si ce n’est qu’il n’y a rien de mieux que de partager de bons plats avec ceux que l’on aime. Il est évident que j’aime aussi les emballages de ces immenses boîtes aux diverses couleurs : j’ai toujours été attiré par la diversité des tons qu’elles incarnent, ces créations sont immédiatement devenues une part inhérente de mes œuvres. Je suppose que ma volonté de documenter tient aussi au fait de partager.

Le célèbre chanteur Rachid Taha était votre ami. Il est à l’origine d’une inscription qui figure sur vos boîtes d’épices : « Andy Wahloo »…

À l’époque, je travaillais en tant que designer à Paris, et un article était paru dans la presse, me qualifiant de « Andy Warhol de Marrakech ». J’étais en compagnie de Rachid et de Mourad Mazouz, le directeur du lieu dont j’étais en train de réaliser la décoration. On en plaisantait tous les trois et Rachid, avec son fameux humour et son talent pour les jeux de mots bien sentis, m’a dit que je n’étais pas Andy Warhol, mais davantage « Andy Wahloo » – ce qui signifie littéralement « Je n’ai rien » en darija. Mourad Mazouz a alors décidé d’appeler ce lieu de cette manière, et j’ai commencé à dessiner des vêtements et des objets qui portaient ce nom. C’était une période formidable, ça me ramène à ce bon souvenir, cher à ma mémoire. Rachid débordait de vie.

L’une de vos œuvres, « Democrazy », a été exposée à Art Paris en septembre dernier. Vous l’avez façonnée avec 468 canettes de Coca-Cola récupérées, rappelant ’art de la récupération propre à de nombreux et talentueux artistes africains, tels que le Ghanéen El Anatsui ou le Congolais Freddy Tsimba. Pourquoi ce titre et qu’est-ce que cela signifie ?

Le titre exact de cette œuvre est « De », « More », « Crazy ». Il s’agit d’un triptyque, et je vous remercie d’avoir compté le nombre de canettes qui le composent ! Ce sont des boîtes de Coca-Cola et de Pepsi. Je me souviens l’avoir créé en 2013, et j’avoue que chaque année, sa signification pour moi est amenée à changer… C’est pourquoi je laisse libre cours au sentiment et à la perception des visiteurs lorsqu’ils se trouvent face à cette œuvre, car sa lecture ne cesse d’évoluer en ce qui me concerne au fur et à mesure des périodes.

Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?

Les gens, la musique, la cuisine, la nature, et la vie à travers toute sa diversité. Mais Marrakech est ma plus grande inspiration, ma ville de cœur. Je suis fasciné par l’architecture, les artisans de la médina, l’art traditionnel, les couleurs de mon pays : tout y est cinématique. Pour créer, je me nourris de son cosmopolitisme, de l’expression foisonnante de la musique, de la mode. Je suis profondément influencé par les contrastes de Londres et Marrakech, mes œuvres sont une alliance de ces villes qui ne cessent de m’insuffler leur énergie créatrice depuis plusieurs années.

La série Kesh Angels semble tenir une place importante dans votre œuvre. Est-ce lié aux femmes qui y sont représentées ou à Marrakech, qui se situe aux portes du désert, représentant une cité impériale et ocre ?

« Kesh Angels », c’est le titre d’une œuvre d’art qui a en effet inspiré un corpus de photographies dans sa globalité. « Kesh » renvoie au diminutif de Marrakech, et forme un jeu de mots avec « Angels » qui renvoie aux anges de l’enfer, ces gangs de motards très connus. Cela documente véritablement ce qui se passe au cœur de la ville. Par exemple, dans la médina, comme les rues sont très étroites et que les voitures ne peuvent pas passer, les gens y circulent naturellement en mobylette. Je l’ai interprété à ma façon, en mettant en scène mes amis, mes voisins, et principalement des femmes car je trouvais que cela contrastait avec les stéréotypes occidentaux qui auréolent les femmes musulmanes. Nombre d’entre elles sont en fait comme Karima, icône locale qui est le sujet de plusieurs photographies : cette artiste pratique l’art du henné avec ses amies sur la principale place de Marrakech, Jemaa el-Fna.

Vous n’hésitez pas à mettre en scène des femmes voilées dans vos détonants portraits…

Je comprends que l’on puisse trouver dérangeant que certaines des femmes que je photographie soient voilées, mais regardez comme elles sont modernes et provocantes ! Elles mêlent tradition et mode pop, je les trouve d’une force et d’une puissance inouïes, absolument magnifiques.

Vous ravivez également la mémoire du Maroc et son héritage musical avec une galerie de portraits d’Essaouira à Marrakech. La série intitulée Gnawi Riders, représentant des musiciens gnaouas, est très pop et actuelle…

Je me suis rendu compte que les seules photos qui existaient des Gnaouas avaient été prises par des photographes européens dans les années 1920. J’ai donc entrepris, dès 1988, un travail de documentation autour de ce peuple, qui a abouti à la série Gnawi Riders. Leurs ancêtres étaient des esclaves qui ont emporté avec eux leurs rituels d’Afrique de l’Ouest, qu’ils ont entremêlés à l’islam. De fait, la musique gnaoua est spirituelle : ils sont davantage que des musiciens, ils recourent à l’astrologie. Lorsque quelqu’un est malade ou qu’une personne emménage dans une maison dans laquelle on ressent la présence d’esprits, on demande aux maîtres gnaouas de faire disparaître toutes les énergies négatives selon un rituel, le lila, qui se déroule la nuit, comme son nom l’évoque en arabe.

Que vous a inspiré votre rétrospective à la Maison européenne de la photographie il y a un an à Paris ?

L’humoriste franco-marocain Gad Elmaleh et la maire de la ville, Anne Hidalgo, étaient présents. L’art est-il fédérateur selon vous ? Je ne sais pas si c’est important, mais c’était vraiment un moment fort, doublé d’un défi car mon équipe et moi-même nous étions surpassés : j’ai ressenti une sensation incroyable. Nous étions très fiers. J’ai conscience que c’est formidable d’être exposé dans un tel espace, un lieu aussi important à Paris. J’avais pourtant toujours eu l’impression que mon art ne cadrait pas vraiment avec, mais finalement, il a eu un puissant impact. J’y ai vu des personnes très différentes, certaines étaient là pour échanger, d’autres pour le business, ou simplement pour la passion de la photographie. Effectivement, l’art est heureusement fédérateur, il nous rassemble et nous unit.

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