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Portrait

Nadège Taty
Améliorer les réponses face aux épidémies

Par Emmanuelle Pontié - Publié en décembre 2020
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Cette chercheuse de 33 ans, originaire de République démocratique du Congo, fait partie des 20 lauréates du Prix L’oréal-Unesco pour les femmes et la science 2020, catégorie Jeunes talents Afrique Subsaharienne, dont le palmarès a été dévoilé le 23 novembre dernier à Paris.Elle est née à Kinshasa, où elle grandit et mène sa scolarité. Sa mère était commerçante, son père ingénieur. A priori, rien ne la prédisposait à devenir un jour l’une des rares chercheuses en sciences environnementales de son pays. «  Petite déjà, je faisais les choses différemment des autres filles à l’école. Tout m’intéressait, je décortiquais les sujets, j’adorais apprendre et  approfondir ce que l’on m’enseignait. » Sa scolarité terminée, elle veut être gynécologue. Et entre tout naturellement à la faculté de médecine de l’université de Kinshasa. «  A la fin de mon cursus en 2015, alors que j’attendais de prêter serment pour être reconnue par l’ordre des médecins, j’ai fait un stage à l’unité de recherche sur l’écologie des maladies infectieuses. Je gérais des bases de données sur le choléra et en tirait des analyses chaque semaine. J’ai trouvé ça passionnant et j’ai eu envie de me consacrer à la recherche. Un de mes profs m’encourageait, en me disant que j’étais douée pour ça, même si il me manquait juste un peu de confiance en moi, selon lui ! ». Ce qui manquait surtout à Nadège à ce moment- là, c’étaient les moyens financiers pour  effectuer un troisième cycle. Mais elle eut l’opportunité de bénéficier d’une bourse et a pu réaliser un master 1 à l’université de Kinshasa en « écologie des maladies infectieuses ».

Puis un master 2 en « écosystèmes contaminants et santé », à l’université de Franche Comté à Besançon, grâce la convention qui unit son unité de recherche et l’ambassade de France en RDC. Elle souhaite alors travailler sur le sujet qui la passionne : les diagnostics des vulnérabilités territoriales des épidémies de maladies infectieuses dans les pays à ressources limitées. En d’autres termes, Nadège veut étudier les raisons pour lesquelles telle ou telle région est plus fragile devant les épidémies et chercher des solutions de gouvernance pour renforcer les immunités locales. «  Mon sujet de thèse n’était pas bien compris par les profs qui m’encadraient à Besançon. Je suis donc allée la faire à l’université de Montpellier, en co-tutelle avec celle de Kinshasa. A ce jour, ma thèse est en cours et je séjourne quatre mois par an à Montpellier et huit en RDC. » Tout en préparant son mémoire, elle est assistante à la faculté de médecine de Kin, où elle encadre des travaux dirigés. Et même si elle attend toujours d’être rémunérée, à cause des retards de salaires tellement fréquents dans son pays, elle est ravie d’évoluer dans son élément, en étudiant l’impact des maladies infectieuses comme Ebola, le choléra ou le Covid-19..

« En ce qui concerne Ebola, nous avons subi onze épidémies en RDC. Et si il y en a une prochaine, nous pourrons prévoir où, comment, et disposer d’éléments de riposte au fléau. Pour le choléra, qui est une maladie endémique, nous enregistrons des cas et des décès chaque semaine. Mais dès 2005, une première étude réalisée par mon directeur de recherche avait permis au gouvernement de mettre un plan en place, et de limiter les cas. » Nadège travaille aussi sur le Covid. Même si elle reconnaît que la situation en Afrique et particulièrement en RDC est moins alarmante qu’en Europe ou aux Etats-Unis, en grande partie grâce à la pyramide des âges inversée selon elle, elle rappelle que les statistiques doivent être prises avec des pincettes : «  Moins de 1000 tests par jours sont réalisés en RDC. Avec un taux si faible, surtout dans un pays aussi peuplé, il est impossible d’obtenir des chiffres justes. Ils sont forcément sous-estimés (14 600 cas officiels et 358 morts à la mi décembre, ndlr). Et nous sommes vraisemblablement au début d’une seconde vague »…

En attendant, Nadège Naty, qui rêve demain d’un poste d’enseignant chercheur en RDC, bénéficiera du soutien financier de 10 000 euros à l’occasion du 11e  Prix Jeunes talents Afrique Subsaharienne L’oréal Unesco. Une distinction en forme de performance, lorsque l’on sait  que parmi les chercheurs mondiaux, seulement 2,4% de scientifiques sont africains, dont 31% d’entre eux sont des femmes… Une rareté qui entraîne (ou résulte) des résistances culturelles locales. Nadège n’est pas mariée et n’a pas encore d’enfants. Une situation qu’elle commente avec humour : «  Les femmes intellectuelles font peur aux hommes, chez nous. Ils ne veulent pas qu’on les domine… C’est un souci lorsque l’on a des rendez-vous galants. Dès que l’on parle de son travail, certains prétendants tournent les talons ! ». Un souci mineur pour Nadège, qui a un autre souhait : booster les financements de la recherche en RDC et fédérer les travaux de recherche. Bref, promouvoir un peu plus le secteur, qui reste encore le parent pauvre de la plupart des systèmes en Afrique.

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